Paru dans le Parisien le : 12/11/2005
L'événement
C'EST UN SACRÉ CLIN D'OEIL à l'histoire de ces quinze derniers jours. A l'association Zy' va, dans la cité des Pâquerettes à Nanterre, les jeunes du quartier discutent devant une plaque sur laquelle apparaît le nom de Nicolas Sarkozy.
C'était en septembre 2004, le président du conseil général du 92 était venu célébrer les 10 ans de Zy' va. Dix ans déjà, et les habitants du Petit-Nanterre n'imaginent plus s'en passer.
Ici, tout le monde connaît Zy' va. Chacun y est attaché. L'association, qui propose avant tout du soutien scolaire, est fréquentée régulièrement par plus de 200 jeunes. Ceux qui y sont passés, comme Aziza, reviennent y donner un coup de main et rendre un peu de ce qu'ils ont reçu.
Ici, au Petit-Nanterre, si le quartier est resté calme, Zy' va n'y est sans doute pas pour rien. La structure participe de ce tissu associatif qui améliore le quotidien dans les quartiers défavorisés.
L'association disperse ce terreau sur lequel les mauvaises herbes de la violence dans les cités ont plus de mal à pousser. Avec en prime un joli pied de nez aux idées reçues et aux amalgames des derniers jours : non, la délinquance n'est pas un mal endémique dans les cités.
« Brûler
des écoles,
c'est de la folie »
Ici, le « Sarko » haï des émeutiers redevient un ministre de l'Intérieur et un président du conseil général dont les jeunes débattent calmement des choix de vocabulaire. Ce qui n'exclut pas la critique, mais constructive, et argumentée. Ouali, 16 ans, a toujours en travers de la gorge les « Kärcher » et « racailles » du ministre de l'Intérieur : « C'était vraiment de la provocation ! » Mais l'adolescent sait aussi se faire critique envers
les émeutiers, tout comme Houria, 18 ans : « Brûler des écoles, c'est de la folie furieuse. »
Ameziane Abdat, le président de Zy' va, n'hésite pas non plus à se montrer sévère envers les émeutiers : « Il faut appeler un chat un chat. Aujourd'hui il y a des choses qui ne vont pas.
Des jeunes de 16 ans chefs de famille, ça n'est pas normal. Le fait qu'une simple intrusion de la police dans certains quartiers soit vécue comme une provocation, c'est une des situations qui ne peuvent plus durer... »
Mais les associations comme Zy' va, en première ligne au contact des difficultés, ont encore du pain sur la planche. Surtout qu'en discutant avec les jeunes apparaissent d'autres raisons moins glorieuses et plus inquiétantes au calme relatif de certains quartiers. Des « grands frères », pour préserver leurs intérêts dans les trafics de drogue, y font régner un ordre qui n'a rien de républicain. « Certains ont voulu se faire remarquer.
Les grands ont dit que ça ne servait à rien, qu'il valait mieux ne pas attirer la police... » explique un jeune qui a assisté à la scène. Ce type de comportement existe dans d'autres quartiers des Hauts-de-Seine, comme aux Grèves à Colombes. Là non plus, aucune voiture n'a brûlé. Quoi qu'il en soit, pour de bonnes et quelques mauvaises raisons, les cités de Nanterre n'ont pas fait parler d'elles.
Cité des Pâquerettes, pour définir Zy' va, si les habitants égrenaient la fleur dont leur quartier porte le nom, c'est sur « passionnément » qu'ils choisiraient de s'arrêter.
Banlieues. Enquête
Si certains d'entre eux s'estiment contraints de quitter leur quartier pour s'intégrer, d'autres assurent que l'on peut y rester ou y revenir par affection et solidarité.
par Didier ARNAUD et Gilles WALLON
QUOTIDIEN Libération : samedi 12 novembre 2005
Cesser d'être «un parmi les autres». Sortir des statistiques qui englobent tous les habitants des cités sensibles dans le schéma de l'échec. Quitter sa cité serait donc dans la logique des choses quand on a réussi. Mais ce mouvement-là n'est pas une évidence. La cité agit encore comme un aimant même plusieurs années après l'avoir quittée. On s'en va d'un coup. On y revient et on reste en contact. On en part, mais elle nous rattrape. >
26 ans, chargée de fabrication dans l'audiovisuel, la rupture a été brutale. Il lui fallait aller dans un endroit où elle avait «le choix». «Je devais en partir parce que là-bas il n'y avait rien», dit-elle. Pas déçue d'avoir lâché Vernouillet (Eure) pour Paris. Au début, elle revenait de temps en temps dans sa cité, mais elle n'allait plus voir les gens qu'elle connaissait. «Même mes parents, qui sont âgés, on a réussi à les faire partir», raconte-t-elle. Pour elle, l'intégration n'a pas posé problème. «On s'intègre, si on a envie de s'intégrer.» Mais il faut mettre «toutes les chances de son côté». «J'avais une copine qui avait décidé de porter le voile, c'était logique : je pensais qu'elle aurait du mal.» Si ceux qui s'en sortent sont l'exception, c'est que, selon elle, les gens sont «trop aidés». Cela ne les incite pas à se remuer suffisamment. Elle regrette enfin qu'on ait parqué tous ces gens d'origine étrangère «au même endroit». Pour que ça s'améliore, il faut revoir «tout le système», prendre les problèmes, en même temps, pas un par un.
«Il n'y a plus les bords du ring»
Linda, 39 ans, n'a pas attendu. Elle a déménagé voilà dix ans. Pour elle, le mouvement est inéluctable. Partir de sa cité de Pantin, acheter un appartement, dans le centre ville de Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis : «Quand on avance», c'est, dit-elle, une évidence. Avant, elle enseignait la boxe, parce qu'elle trouvait le sport «salutaire». Désormais, elle est comptable. Peut-elle aujourd'hui avoir un regard extérieur sur ce qui se passe dans les cités ? «C'est autre chose qui a pris naissance. Je ne sais pas si cela a un rapport avec les jeunes des cités d'avant. Là, c'est atypique, cela n'a plus de sens.» Elle dit qu'«il n'y a plus les bords du ring», observe «un manque d'encadrement partout». Ses solutions pour que cela s'améliore ? «Mettre la pression sur les parents, les enfants n'ont rien à faire dehors le soir», mais aussi installer des gens plus mûrs. Linda reste optimiste. «J'ai de l'espoir, dans le sens où ce sont des très jeunes. Ils ne sont pas finis, on peut les remettre sur une voie normale.»
C'est d'ailleurs parce qu'il est père qu'Ameziane, 43 ans, a franchi le pas. Pourtant, la «question de partir ne s'était jamais posée» à cet employé d'une société d'audit. S'il a quitté les cités de Nanterre, puis de Colombes (Hauts-de-Seine), c'est simplement parce que ses filles allaient être affectées à un collège ZEP. «J'aspire à une vie meilleure, mais je ne renie pas d'où je viens.» Ameziane préside l'association Zy'va, qui fait de l'accompagnement scolaire dans le Petit-Nanterre. «Si j'ai réussi, c'est grâce à moi, mais aussi par des rencontres. Seulement, ces rencontres, ce n'est pas en restant dans le quartier qu'on les provoque.»
C'est pour sa fille aussi que Georges est allé habiter à la campagne. «Au bout d'un moment, ce n'est plus une vie de dire à ta gamine de ne pas jouer dehors. T'es pas plus fier que cela. Mais tu fuis.» Pour Georges, ceux qui restent sont ceux qui «ne peuvent pas faire autrement». Eux n'ont pas le choix. Lui a grandi dans les cités du centre-ville de Bobigny (Seine-Saint-Denis). En 1998, il a voulu s'en éloigner pour accéder à la propriété. Il a déménagé à côté de Soissons (Aisne) à cause d'un trop-plein de choses «négatives». Faire tout le temps «attention», à l'ambiance «pesante». «Là, j'ai pas mon voisin alcoolo qui m'ennuie, des fumeurs de chichon dans le hall, je ne râle plus quand ma boîte aux lettres est cassée.» Les violences urbaines ne l'étonnent pas. Depuis longtemps, il voit ces gens se mobiliser en vain pour avoir plus de moyens, obtenir qu'on les écoute. «Là, c'est du défouloir. Cela va laisser des traces profondes.» Sa fille revient dans le département pour faire du théâtre. Lui-même n'a pas tout à fait quitté Bobigny où il vient travailler tous les jours au conseil général. Et il lui manque toujours tout ce qui fait «la solidarité» des cités : en vrac, les acras de sa voisine, la fête de l'Aïd, la quête pour aider une veuve, les activités proposées pour les enfants...
«Si c'était possible, beaucoup des personnes originaires des cités et qui ont réussi préféreraient construire un petit pavillon entre deux barres d'immeuble, pour avoir du confort sans quitter le quartier.» Cédric Nadotti, 30 ans, aujourd'hui directeur d'une entreprise de gestion des déchets à Aulnay-sous-Bois, rêve tout haut. Enfant de la cité des 4 000 à La Courneuve, il a été repéré dans son quartier par le ministère de la Cohésion sociale. Avec d'autres «Talents des cités», il a été reçu mercredi, au Sénat. Il venait y affiner son projet professionnel. Pour Cédric, partir de la cité était une question d'espace. Le besoin d'un logement plus grand l'a fait émigrer au centre ville d'Aulnay-sous-Bois. «C'est logique de partir. Qui a envie de vivre entassés, les uns sur autres ?» Mais ce jeune entrepreneur passe encore beaucoup de temps dans les cités. Ses bureaux s'y trouvent.
Louiza Bensaid sait aussi que «c'est inscrit comme ça dans les mentalités. Celui qui réussit part de la cité». Dans ce cas, y rester est presque atypique. Voire affectif. Louiza (également lauréate «Talents des cités») va monter un salon de thé dans sa cité de Woippy (Moselle). Souvent, ses amis qui ont franchi le pas lui demandent : «T'es toujours là alors que t'as les moyens de partir, pourquoi tu restes ?» En tant que mère, elle n'est pas satisfaite de l'endroit où elle vit. «Mais j'aime les gens qui sont ici. C'est pour ça que je veux créer quelque chose dans la cité pour l'améliorer.» Son frère, lui, est parti.
Comme toute la famille de Luisa Baïtiche. Aujourd'hui, ils sont dans le Gers. Elle est restée vivre dans sa cité de Pantin et travaille dans une autre comme psychologue scolaire. Le travail de Luisa est ici. Il y règne une «grande misère sociale». Elle ne regrette rien. Elle a des «avantages culturels». Elle est près de Paris. Son quartier ? «Pas si terrible qu'on croit, un appartement spacieux, pas cher, c'est un avantage pour que je reste.» Depuis le début des violences, c'est vrai, ils ont arrêté les transports en commun à 20 h 30 et elle rentre à pied chez elle. Parfois même à 1 heure du matin. Elle n'a pas peur. Elle connaît.
C'est aussi par attachement à son quartier que Mustapha Yildiz, 25 ans, est resté à Cenon, près de Bordeaux. Il ne souhaite même pas tenter l'expérience du déménagement. «J'arriverais pas à me sentir chez moi. Là où j'habite, les gens avec qui je suis savent que si j'ai réussi c'est parce que j'ai travaillé deux fois plus. Alors ça peut servir d'exemple.» Son entreprise de BTP marche bien. Mais il reste sceptique : «Lorsqu'un jeune de banlieue déménage, ses nouveaux voisins s'interrogent : "C'est pas normal cet argent, il a fait du trafic."»
Quartier plus bourgeois, «hypocrite»
Elle est tenace, l'étiquette banlieue. Hinde Magada en sait quelque chose. Après son mariage, cette responsable d'une agence de secrétariat à distance a quitté Tomblaine, en Lorraine, pour le centre-ville de Nancy. Mais ça s'est mal passé avec les nouveaux voisins. Un quartier plus bourgeois, plus «hypocrite» aussi que ce qu'avait connu cette femme à la voix douce. «On nous faisait des sourires, mais, quand mon mari essayait sa nouvelle voiture avec un de ses copains, il a été contrôlé par la police. C'étaient les voisins qui avaient appelé. Après six mois, on a décidé de revenir en banlieue.» Pas question pour elle de se sentir «victime». Elle a commencé par des ménages, travaillé à l'usine. «J'ai toujours utilisé ce que j'avais dans le présent afin d'en faire un tremplin. Avec de la volonté, on peut oublier les difficultés et avancer.» Hinde avoue même : «J'étais heureuse de revenir.» Chez elle, finalement.
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